
QUELQUE CHOSE D’AUTRE — O NĚČEM JINÉM
TCHÉCOSLOVAQUIE. 1963. 1H22. N&B.
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UN FILM
de Věra Chytilová

AVEC
Miguel Odron, Jomari Angeles, Argel Saycon,Tommy Alejandrino, Gold Aceron

L'HISTOIRE
Un double portrait qui suit simultanément une gymnaste de haut niveau et une mère au foyer confrontées à leurs propres frustrations.
L’ÉCLAIRAGE DE GARANCE FROMONT, DOCTORANTE EN HISTOIRE DU CINÉMA ÀL’UNIVERSITÉ PARIS CITÉ.
« En 1963, soit un an après la validation de son diplôme,Věra Chytilová tourne son premier long-métrage pour les studios Barrandov, alors les plus importants de la Tchécoslovaquie.
Le scénario est déjà écrit, et raconte de manière semi-documentaire la vie romancée de la gymnaste tchèque Eva Bosáková qui vient de disputer ses derniers championnats du monde, à domicile, où elle a été médaillée d’argent.
Insatisfaite du projet d’origine qu’elle trouve plat et dénué de qualités cinématographiques, Chytilová le réécrit en s’attardant sur le quotidien harassant de la gymnaste, des entraînements exigeants à la construction de son image médiatique, dévoilant l’envers du décor de la vie d’une championne, où la passion du sport semble avoir laissé place à une vie de contraintes.
La cinéaste introduit également en miroir le portrait d’un autre personnage, Věra, femme au foyer qui élève son petit garçon, Milda, alors que son mariage bat de l’aile. Enfermée toute la journée dans son rôle qui ne la satisfait pas, Věra rêve de s’échapper.
Chytilová filme ce double-portrait au féminin avec la même esthétique inspirée du cinéma-vérité que l’on retrouve dans ses deux court-métrages précédents, Le Plafond et Un Sac de puces.
C’est donc les vies de ces deux femmes, dans leur monotonie parfois triviale qui se déroule devant les yeux des spectateurs, Eva et Věra sont des personnages complexes, qu’il n’est pas toujours possible de saisir, et auxquels la cinéaste offre une exposition tout à fait inédite dans un geste qui anticipe celui de Chantal Akerman dans Jeanne Dielman.
Les séquences d’entraînement d’Eva sont l’occasion pour Chytilová de s’aventurer à nouveau dans la recherche formelle, évitant toujours soigneusement d’exhiber le corps féminin de la gymnaste dans un regard prédateur, pour au contraire saisir le travail encours et ses exigences. »
«À PROPOS DE VĚRA CHYTILOVÁ» PAR SERGE DANEY, DANS CAHIERS DU CINÉMA, NUMÉRO 193 SEPTEMBRE 1967
Dans Quelque chose d'autre, deux femmes, à force de faire toujours la même chose (le ménage ou les barres parallèles, qu’importe ? ) oublient le sens de leurs gestes, leur utilité.
Certes, elles n’ont rien de commun, sinon peut- être cette subite interrogation, moment d ’arrêt entre deux habitudes, pause entre deux routines.
Comme elles découvrent que leur vie est vide et creuse, sans doute mal employée, elles pensent d'une manière vague à « quelque chose d ’autre » (abandonner le ménage ou les barres parallèles, il importe peu).
C’est à ce moment que Věra Chytilová leur offre la liberté, l’occasion et le pouvoir de rompre, de s'ouvrir à la richesse des possibles.
Par humour noir autant que par réel désarroi, on voit alors ces deux femmes revenir à leur vie, à leur ennui. Et s’il n’y avait pas quelque chose d ’autre ?
Si ailleurs était encore plus noir, plus incertain ? La porte entrouverte se referme : la sportive (Eva B., championne du monde de gymnastique) devenue professionnelle, formera des jeunes (le dernier plan, admirable), et la femme mariée, volée de sa romance, ne sera pas l’Emma Bovary pragoise ; elle devra lutter pour reconquérir son mari (lâche) et son foyer (sans illusions).
Contentez-vous de ce que vous avez, semble dire le film, car vous n’aurez pas plus...
ENTRETIEN AVEC VĚRA CHYTILOVÁ PAR SERGE DANEY ET BERNARD GIDELDANS CAHIERS DU CINÉMA, NUMÉRO 193 SEPTEMBRE 1967
V. Chytilová : C'est un hasard si mes personnages sont surtout des femmes. Dans Quelque chose d'autre, je voulais seulement savoir s'il y avait, d'une manière générale, une manière de vivre plus harmonieuse, plus complète.
On pourrait très bien remplacer mes deux héroïnes par deux hommes, la question resterait toujours valable.
Cahiers du cinéma : N ’y a-t-il pas une certaine dose d'humour noir dans ce film ?
Chytilová : On me l’a souvent dit. Peut-être que les gens qui posent cette question n'aimeraient pas vivre une seconde fois...
Cahiers : Comment avez-vous dirigé vos acteurs ?
Chytilová : Pour moi, les acteurs n'ont pas besoin de connaître la signification des gestes qu'ils font. C'est mon opinion personnelle sur le travail des acteurs, elle n'engage que moi. Ce queje vois avant tout, c’est leur tempérament, leur caractère... parfois un visage,mais pendant le tournage, je me moque de ce qu'ils pensent.
Cahiers : Comment avez-vous été amenée à collaborer avec Eva Bosáková ?
Chytilová : Tout simplement. Il y avait un programme à réaliser sur des films sportifs. Quelqu'un avait déjà écrit un scénario. Je venais de finir mes études et j'étais sans travail à l'époque, alors on m’a proposé ce scénario. Je l'ai lu et j'ai été effrayée : c'était vraiment très mauvais, dans le genre bibliothèque rose... C'était sur le problème d'une sportive vieillie que ses amoureux abandonnent, au profit de sa jeune rivale.
Le film avait été conçu pour Eva Bosáková et je me demandais comment on pourrait le tourner en améliorant le scénario ; c’est ainsi que je me suis intéressée au projet.
Je voulais parler de la vie d’une sportive, sans faire un film sur le sport. Et puis je me suis dit : on peut faire un film sur n’importe quoi.
Presque aussitôt après, j'ai eu l'idée de l'autre personnage, celui de la femme mariée, ce qui me permettait de traiter le problème d'une manière plus générale.
Ainsi le projet initial a été complètement bouleversé, c'était vraiment quelque chose d'autre.
Propos recueillis au magnétophoneen août 1966 au Filmory Klub de Praguepar Serge Daney et Bernard Gidelavec l'aide aimable du traducteur Jan Hrosa.
