
PERSONNE NE RIRA — NIKDO SE NEBUDE SMÁT
D'APRÈS LA NOUVELLE DE MILAN KUNDERA.
TCHÉCOSLOVAQUIE, 1965, 1H32, N&B, 2K. INÉDIT.
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UN FILM
de Hynek Bočan

AVEC
Jan Kačer, Štěpánka Řeháková, Josef Chvalina, Hana Kreihanslová, Jaromír Spal, Zdeněk Hodr

L'HISTOIRE
Un professeur d’Histoire de l’art promet de signer une critique élogieuse du manuscrit d’un collègue… sans l’avoir lu.
Lorsqu’il découvre le texte en question, d’une affligeante médiocrité, il se retrouve prisonnier de sa parole.
Pour s'en sortir, il s’enfonce dans une spirale de mensonges dont les répercussions burlesques vont peu à peu bouleverser sa carrière, ses relations et sa vie personnelle.
POURQUOI PERSONNE NE RIRA EST UN FILM CONTRE-JOUR ?
Nous avons, en 2025, notre première année d’activité chez Contre-jour, entamé une exploration d’une certaine idée du cinéma tchécoslovaque.
Après Ucho de Karel Kachyňa et trois films de l’inventeuse de formes Věra Chytilová, nous continuons à partir du 11 février cette réflexion sur les idées et les formes artistiques avec Personne ne rira de Hynek Bočan.
Ce film, adapté de la nouvelle de Milan Kundera, professeur du réalisateur à l’école de la FAMU – l’IDHEC pragoise – témoigne de la maîtrise technique incroyable que pouvait avoir de très jeunes cinéastes.
En effet, Hynek Bočan n’avait que 26 ans lorsqu’il a entamé le tournage du film, devenant le plus jeune cinéaste de ce qu’on appelle « la nouvelle vague tchécoslovaque ».
Il est également le témoin d’une audace filmique qui ne craint pas de conjuguer plusieurs courants artistiques, qu’ils soient littéraires, plastiques, cinématographiques…
Personne ne rira se trouve au croisement de tout le bouillonnement esthétique et créatif de cette époque de liberté menacée.
Aussi, on trouve l’écrivain Milan Kundera, professeur de Hynek Bočan à la FAMU et auteur de la nouvelle adaptée ; Karel Kachyňa (réalisateur d’Ucho) qui supervisait la production du film ; la grande directrice artistique et collaboratrice de Věra Chytilová, Ester Krumbachová, qui est à la conception des costumes...
L’histoire du film suit un professeur d’Histoire de l’art qui se perd dans un mensonge.
Celui-ci s’est engagé à rédiger une critique positive du texte d’un collègue, sans l’avoir lu. Lorsqu’il découvre finalement le texte, il le trouve horrible de médiocrité. Il se retrouve piégé par sa propre parole.
Il préfère alors mentir plutôt que de corrompre ses principes liés à la démarche académique. Une série de mensonges déclenche des conséquences de plus en plus lourdes sur sa vie et celle de son entourage.
Hynek Bočan s’intéresse ainsi à des personnages qui s’efforcent à vivre avec une légèreté, manifestement insoutenable.
Son film interroge ce faisant la compromission morale et le cynisme comme outil ambivalent – tantôt bouclier, tantôt danger.
Il s’intéresse aussi à l’objectivisation des femmes, Klara étant soit objet de désir (amante sans amour), soit objet de voyeurisme (mannequin sans passion).
À travers des images absurdes, des logiques labyrinthiques, une écriture filmique quasi-kafkaïenne, Personne ne rira semble se poser la question de la vie dans un monde où la liberté est constamment menacée par une « surveillance volontaire ».
Ceux qui surveillent n’ont pas à le faire, mais cette pratique semble s’être ancrée chez eux.
Filmer dans ce contexte, héritier de plus de vingt ans de purges, où la dénonciation est devenue une habitude morale, où n’importe quel voisin peut devenir juge et chambouler des vies, peut-il n’être qu’un acte anodin ?
C’est donc dans notre volonté de continuer de défendre notre patrimoine et matrimoine européen, dans notre volonté de donner de la vie à des œuvres injustement oubliées ou méconnues que nous souhaitons mettre la lumière sur Personne ne rira.
« La nouvelle Personne ne va rire m’a plu parce qu’elle traite de choses graves sous une forme légère, presque anecdotique. Je mets l’accent sur ce qui est sérieux dans le film, tout en gardant un ton comique. Ce qui m’a frappé dans la nouvelle, c’est que certaines personnes, sans aucun droit moral, se sentent obligées d’intervenir dans la vie privée de quelqu’un qui ne correspond pas à leurs normes. Ils le font souvent au nom de la morale socialiste, mais ce n’est rien d’autre que de la petite bourgeoisie moderne. »
Hynek Bočan
CONTEXTUALISATION ET ANALYSE.
AU CHAT ET À LA SOURIS, UN TEXTE DE MATHIEU LERICQ.
Travaillant comme assistant à partir de l’année 1961, il collabore brillamment avec Jindřich Polák (Ikarie XB-1, 1963), Jan Němec (Les Diamants de la nuit / Démanty noci, 1964) et Jiří Weiss (90° à l’ombre / Třicet jedna ve stínu, 1965).
Il passe à la réalisation pour la première fois en 1965 avec le magnifique Personne ne rira /Nikdo se nebude smát (d’après une nouvelle de Milan Kundera, lequel enseignait l’écriture scénaristique à la FAMU).
Cette première œuvre contient déjà quelques traits qui feront la grandeur des films ultérieurs, au premier rang desquels une capacité évidente à révéler la tension entre la volonté personnelle d’accomplissement et la mainmise sur les individus d’un système cruel et coercitif.
À la fin des années 1960, il tourne trois films remarquables : Tourbillon intime (Soukromá vichřice, 1967), Gloire et honneur (Čest a sláva, 1968) et La maison de correction (Pasťák, 1968).
Racontant les déboires d’un jeune tuteur face à des élèves récalcitrants et même violents, ce dernier connait des difficultés lors de sa production : le tournage se termine au moment de l’invasion de la Tchécoslovaquie par le pacte de Varsovie.
Milan Kundera (trad. François Kérel)
Il s’agit d’entrer directement dans le vif de la situation, laquelle est rapidement secouée par deux événements sans lien apparent : d’un côté, un certain Záturecký lui demande de rédiger expressément une recension de son mémoire portant sur l’obscure aquarellisteMikoláš Aleš, et d’un autre côté, un artiste désargenté et alcoolique (Jiří Horal) fait comprendre à Klíma qu’il a des vues sur Klára.
À noter le rôle assez négatif joué non seulement par l’institution scolaire ainsi que par le voisinage, prêt à tout pour réprimer la légèreté des mœurs de Klíma.
En écho parfait avec le sentiment ressenti par le lecteur de la nouvelle de Kundera, le film dessine la mise au ban d’un personnage aussi touchant que froid, parfois même antipathique.
Un possible héros qui manque platement à sa mission, à l’image des personnages présents dans les autres films du cinéaste.
L’une des grandes qualités de Personne ne rira réside dans la finesse qu’il démontre pour croquer de manières à la fois engagée et enlevée la vie sociale tchèque au moment de lagouvernance faussement libérale d’Alexander Dubček.
Il livre la chronique d’un couple à la dérive alors qu’il vient juste de se former, en connectant cet échec à des obstacles induits par des comportements nourris par des blocages (relans conservateurs) et des aveuglements (appel vers une culture de la consommation kitsch et outrancière).
À cet égard, le film peut faire penser à La Peau douce de François Truffaut (1964), où il s’agit également de traiter d’une relation conjugale minée par la différence d’âge et la tension intergénérationelle.
Néanmoins, si Truffaut décide de se concentrer sur les atermoiements proprement conjugaux, Bočan en profite pour brosser le portrait de l’ensemble des personnages qui gravitent autour des deux personnages centraux, en jouant avec tout ce que le film évoque en hors-champ.
On pense évidemment à Záturecký, qui est moqué dès le début par Klíma pour son manque de pertinence scientifique mais qui s’avère émouvant dans sa quête de reconnaissance. L’épouse de Záturecký est elle-même exceptionnelle de sincérité, dans un monde construit sur l’individualisme mesquin.
Cette approche permet de traiter de l’enjeu de la surveillance généralisée, une problématique centrale pendant la période communiste.
Cet enjeu, d’abord traité discrètement, s’avère l’objet d’une vision méticuleuse, notamment à l’occasion du « comité de rue » (ou conseil d’immeuble) qui doit condamner Klíma pour sa conduite dite « immorale et indigne d’un camarade ».
Et bientôt le sentiment de paranoïa le guette, le progressif empiétement touchant bientôt toute sa vie (y compris privée).
Sans jamais montrer le pouvoir lui-même, Bočan parvient à produire une allégorie de l’État communiste et à révéler l’enfer d’être citoyen dans un contexte où l’arbitraire s’impose.
« Il y a des moments dans la vie où il faut battre en retraite. Où il faut abandonner les positions les moins importantes pour sauvegarder les positions vitales. Or, l’ultime position me semblait être mon amour. Oui, en ces jours mouvementés, je commençais soudain à comprendre que j’aimais ma couturière, que je l’aimais vraiment. »
Milan Kundera (trad. François Kérel)
En effet, le film suit un schéma qui repose essentiellement sur le paradigme de la dissimulation. Klíma se dérobe à la mission que lui confie Záturecký tout en rognant sur la qualité de son enseignement et en fuyant devant ses responsabilités (intimes comme professionnelles).
Le couple Záturecký se cache derrière le travail de recherche de l’époux considérant qu’il est crucial, voire vital, pour eux.
Les voisins cachent leurs intentions perfides avant de soumettre Klíma à un comité-procès.
Klara s’abandonne à l’oisiveté dans l’appartement de Klíma (devenu une cage), comme pour fuir ses ambitions d’étudiante et pour demeurer dans une ombre confortable, quoiqu’enfermante.
Ce petit monde semble se complaire dans une forme de dissimulation pour ne pas considérer l’éthique et le respect élémentaire.
La tension qu’on ressent entre les personnages du film émane de haines accumulées, dans un contexte où les biens sont rares et où toute acquisition devient un privilège. Bočan insiste ainsi sur la relative richesse matérielle qui environne les personnages (tableaux, sculptures, miroirs, meubles) tout en révélant la fragilité appauvrissante de la structure morale qui régit la plupart de leurs attitudes.
La forme du travelling, utilisée tout au long du film, figure les multiples fuites en avant du personnage principal notamment.
L’esthétique participe pleinement de la révélation de l’éloquente vacuité des rituels quotidiens à travers lesquels se construit la vie sociale, d’où l’insistance dès le générique du film sur les « bonjour ! » que s’adressent les personnages dans la cour de l’immeuble.
C’est bien de l’hypocrisie et de la duplicité dont il est question ici, perçues à travers une cocasserie tout humaniste.
Radoslav Brzobohatý, qui joue le rôle principal dans Ucho / L’Oreille, joue d’ailleurs le rôle de l’artiste Jiří Horal dans Personne ne rira. Ce personnage, comme celui de Klíma, sont présentés dès le début comme n’ayant que faire du respect pour le genre féminin. Leur misogynie ordinaire est le lieu d’un duel, dont le film révèle une issue inattendue. Horal gagne la confiance de Klara en lui apportant la possibilité de devenir mannequin.
Figures-objets d’un système patriarcal bien installé, elles sont pourtant le sujet d’une attention véritable, les faisant passer de simples objets de discussion en agents actifs.
Parmi les plus beaux plans du film figurent ceux où l’on voit Klara esseulée dans l’appartement de Klíma, à s’adonner à des travaux de papiers découpés. Le personnage lance des regards-caméra, provoquant une réflexion sur sa place dans ce contexte.
La mélancolie qui se dégage de ses postures s’avère aussi signifiante que déchirante.
« Pour toi, tout n’est qu’une plaisanterie », dit Klara à Karel (Klíma).
Non, tout n’est peut-être pas que plaisanterie, pour lui comme pour elle.
